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Date : 26 août 2026
Rédaction : Cédric Fontaine

Sécheresse : arrêtons de fermer toutes les stations de lavage auto

Chaque été — à de rares exceptions près — le même scénario. La nappe baisse, le préfet signe, et la mesure tombe : fermeture des stations de lavage. Toutes. Et c’est précisément ce mot-là qui me pose problème. Entendons-nous bien : restreindre le lavage de véhicules quand la ressource est sous tension est parfaitement légitime, […]

Chaque été — à de rares exceptions près — le même scénario. La nappe baisse, le préfet signe, et la mesure tombe : fermeture des stations de lavage. Toutes. Et c’est précisément ce mot-là qui me pose problème.

Entendons-nous bien : restreindre le lavage de véhicules quand la ressource est sous tension est parfaitement légitime, et je passe une partie de mon métier à expliquer aux maîtres d’ouvrage qu’il faut consommer moins. Ce que je conteste, ce n’est pas la restriction. C’est le mot « toutes ».

Parce que derrière ce mot, il y a une station qui a investi des dizaines de milliers d’euros dans une unité de recyclage et une cuve de récupération d’eau de pluie, et qui lave une voiture avec moins de dix litres d’eau neuve. Et il y a, deux ronds-points plus loin, un portique d’un autre âge branché en direct sur le réseau, qui en consomme cent soixante. Le même arrêté. La même date de fermeture. La même sanction.

La prime au je-m’en-foutisme

Mettons-nous à la place du gérant qui a investi. Il a fait ce qu’on lui demandait : monté un dossier, sorti la trésorerie, immobilisé sa piste pendant les travaux, accepté un amortissement sur sept ou huit ans. Et le premier été venu, il baisse le rideau exactement en même temps que son concurrent qui n’a rien fait, rien changé, rien dépensé.

Pire : son concurrent, lui, a gardé sa trésorerie.

Alors posons la question franchement, celle que tous les exploitants se posent en silence : à quoi bon ? À quoi bon investir si l’unique moment où cet investissement devait vous différencier est justement celui où la règle décide que tout le monde est pareil ?

C’est un effet boomerang de manuel. On lance une mesure pour économiser l’eau, et elle revient nous frapper en supprimant la seule incitation qui poussait la profession à en économiser toute l’année. Elle sauve peut-être quelques milliers de mètres cubes pendant trois semaines de crise ; elle en gaspille bien davantage pendant les quarante-neuf semaines restantes, en tuant dans l’œuf les projets de recyclage et de valorisation de la pluie. Le signal envoyé au marché est limpide : l’effort ne paie pas. Et quand l’effort ne paie pas, l’effort s’arrête.

Le cadre national fait un premier pas… puis s’arrête

Soyons juste : le guide national de mise en œuvre des mesures de restriction ne dit pas « on ferme tout, tout de suite ». Il distingue. Au niveau alerte, le lavage reste autorisé « sur les pistes équipées de haute-pression ou équipées de système de recyclage (minimum 70 % d’eau recyclée) ou portique programmé ÉCO sur ouverture partielle ». Le principe de différenciation existe donc déjà, noir sur blanc.

Encore faudrait-il savoir ce que ces critères recouvrent — et c’est là que mon premier doute apparaît. « Minimum 70 % d’eau recyclée », « portique programmé ÉCO » : ces formulations sont floues, et personne ne précise sur quoi elles se mesurent ni qui vérifie. Dans les faits, il n’est pas rare de voir des taux annoncés à 70, voire 80 %, qui au compteur tournent plutôt autour de 30 %. Non que l’installation soit en panne : l’eau est bien traitée, mais pas assez finement pour être réutilisée là où la qualité compte — la finition et le rinçage des portiques, ou tout simplement la haute pression. Le recyclage ne tourne que sur une partie du cycle, et l’eau de ville revient par la fenêtre. Le taux affiché décrit la capacité théorique de la machine, pas la réalité de l’exploitation. Et un critère qu’on ne mesure pas est un critère qu’on ne respecte pas.

Et puis le guide s’arrête net. Dès l’alerte renforcée, la ligne devient : « Interdit. » Un mot, pour tout le monde, le vertueux et le négligent réunis dans la même phrase.

C’est là que le raisonnement casse. Alerte renforcée et crise ne sont pas des moments accessoires : ce sont ceux qui durent le plus longtemps et qui font mal aux exploitations. La différenciation s’applique donc quand l’enjeu économique est faible, et disparaît quand il devient décisif. Un système d’incitation qui lâche pile au moment où il compte n’est pas un système d’incitation, c’est un affichage. Sur le terrain, c’est même plus radical : beaucoup d’arrêtés préfectoraux arrondissent et ferment tout dès l’alerte.

Ce que je propose : un seul indicateur, mesuré toute l’année

Il ne s’agit pas de complexifier, mais de mesurer une chose, une seule. Cet indicateur, tout le monde peut le calculer : le nombre de litres d’eau neuve consommés par véhicule lavé. Pas le taux annoncé par le fournisseur, pas la plaquette commerciale, pas l’intention. Le ratio réel, sorti de deux compteurs : le volume prélevé sur le réseau ou dans le milieu d’un côté, le nombre de lavages de l’autre. Une division. C’est tout.

À partir de là, la règle devient simple et lisible :

  • Entre 0 et 10 litres par véhicule → la station reste ouverte toute l’année, y compris en crise.
  • Entre 10 et 20 litres par véhicule → fermeture à partir de l’alerte renforcée.
  • Au-delà de 20 litres par véhicule → fermeture dès l’alerte.
Litres d’eau neuve par véhicule lavé : 300 L au jet à domicile, 160 L en portique traditionnel, 60 L en haute pression, 5 L à Limoges — et les trois seuils proposés.
Les ordres de grandeur du métier, et la règle que je propose. Un exploitant à 5 litres et un portique à 160 litres tombent aujourd’hui sous la même interdiction.

Que les choses soient claires : ces valeurs sont des exemples, pas un décret. Elles ont vocation à être calibrées ensemble par les professionnels du lavage et les autorités — les premiers détiennent les données réelles d’exploitation, les seconds la connaissance des tensions sur la ressource. Ce que je défends, ce n’est pas ce triplet de chiffres : c’est le principe d’un seuil mesuré et opposable, plutôt qu’une case à cocher.

Ce niveau d’exigence n’a rien d’arbitraire. Les ordres de grandeur du métier sont connus : environ 300 litres pour un lavage au jet à domicile, 160 dans un portique traditionnel sans recyclage, une soixantaine sur une piste haute pression classique. Descendre sous 20 litres d’eau neuve suppose un recyclage qui fonctionne vraiment ; descendre sous 10 suppose d’y ajouter de la pluie récupérée en toiture et une exploitation soignée. C’est atteignable — j’accompagne des sites qui y sont — mais ça ne s’obtient pas avec un module acheté pour figurer sur une affichette à l’entrée de la piste. Un seuil chiffré ne se négocie pas et ne se raconte pas. Le greenwashing survit très bien aux labels déclaratifs ; il ne survit pas à une division.

Deuxième vertu du raisonnement en volumes : il ne prescrit aucune technologie. Il fixe un résultat et laisse chaque exploitant choisir son chemin. Une station isolée en bord de route n’a pas de grande toiture au-dessus d’elle : son levier, c’est le recyclage. Une station adossée à un hypermarché dispose de milliers de mètres carrés de couverture : son levier, c’est la récupération d’eau de pluie. Beaucoup auront intérêt à combiner les deux. Aucune solution n’est supérieure dans l’absolu — tout dépend de la surface disponible, de la pluviométrie, du volume de lavages. Ce qui compte, c’est le résultat, pas le moyen. Une réglementation qui impose un équipement fige la technique ; une réglementation qui impose un volume libère l’ingénierie.

Et ce n’est pas un exercice théorique. À Limoges, la station Norauto Wash Le Tunnel lave un véhicule avec 5 litres d’eau potable en période de crise, grâce à 98 % d’eau recyclée. Cinq litres : la moitié du seuil le plus exigeant de ma grille.

Et je laisse la parole à quelqu’un dont l’argument vaut mieux que le mien, parce qu’il le vit. Victor Dansette, qui dirige la station de Limoges, écrivait récemment sur LinkedIn : « en période de restrictions, nous sommes soumis aux mêmes interdictions que les stations qui ne recyclent pas leur eau. Résultat : nos clients ne peuvent plus venir laver leur véhicule, nous fermons… et l’entreprise est menacée. » Puis cette question : « Quel message envoie-t-on aux entreprises qui choisissent d’investir pour faire mieux ? »

Un exploitant qui lave à 5 litres baisse le rideau en même temps que celui qui en consomme 160. Je ne vois rien à ajouter.

Et l’histoire a connu depuis un épilogue qui vaut démonstration. Après un contrôle de ses installations de recyclage par les services de l’État, la station a rouvert — en pleine période de sécheresse, avec une restriction ciblée : seuls les programmes réalisés à l’eau recyclée restent proposés, sans le rinçage final à l’eau osmosée, et le programme premium, qui nécessite de l’eau de ville, demeure indisponible. Tout est là : un contrôle qui vérifie l’installation réelle plutôt que sa plaquette, une restriction qui ne porte que sur les usages consommant effectivement la ressource, une entreprise qui continue de tourner — le tout obtenu par le dialogue entre l’exploitant, les services de l’État, l’agglomération et la mairie.

Ce que je propose n’est donc pas une hypothèse d’ingénieur : ça vient d’être fait, cet été, à Limoges. Le problème, c’est qu’il aura fallu une fermeture, une mobilisation publique et un contrôle en urgence pour y parvenir — là où un suivi annuel l’aurait établi six mois plus tôt, sans drame et sans chômage technique. Ce qui a été arraché dans un cas particulier devrait être la règle générale.

Et surtout : un suivi annuel, pas une photo prise au bon moment

C’est un point essentiel.

Si l’on évalue une station au moment où l’arrêté tombe, on invente aussitôt un nouveau sport : le recyclage saisonnier. Une unité qu’on démarre en juin quand la préfecture s’agite, et qu’on laisse à l’arrêt le reste de l’année parce que l’eau de ville coûte moins cher que la maintenance. Techniquement, la station est « équipée ». Hydrauliquement, elle ne sert à rien.

Le suivi doit donc être continu et le bilan annuel : douze mois de données, un ratio moyen, un classement qui vaut pour la saison suivante. Une station qui débranche son recyclage en février sort de sa catégorie et l’apprend en juillet. Voilà une sanction qui, elle, produirait des effets.

Objection prévisible : « c’est une usine à gaz administrative ». Non. Un compteur d’eau communicant, un compteur de cycles, une remontée automatique — la technologie est là, peu coûteuse, et elle équipe déjà des sites bien plus complexes. C’est ce que nous faisons chez Fontaine Ingénierie avec HydroPredict : suivre les volumes en continu, croiser avec les données de vigilance sécheresse, et produire la preuve chiffrée de ce qui est réellement consommé. Ce qui manque n’est pas la capacité de mesurer, c’est la volonté d’utiliser la mesure pour décider.

Le point qu’on oublie : la loi dit déjà autre chose

Et puisqu’on parle de règles, allons au bout. Le guide national est explicite : avant même le tableau des mesures, il précise que celles-ci « ne sont pas applicables dès lors qu’il y a utilisation d’eaux de pluie récupérées et dès lors que les prélèvements sont réalisés à partir de retenues de stockage déconnectées de la ressource en eau en période d’étiage ».

Relisons calmement. Une station qui lave avec l’eau de pluie collectée sur sa propre toiture, stockée dans sa propre cuve, ne prélève rien dans la nappe, rien dans la rivière, rien sur le réseau d’eau potable. Elle utilise une ressource qui, sans elle, serait partie au réseau pluvial. Sa fermeture n’économise pas un litre de la ressource en tension.

Et pourtant, elle ferme. Parce que l’arrêté vise « les stations de lavage » sans distinguer l’origine de l’eau, parce qu’il est plus simple de tout fermer que de vérifier, et parce que personne ne va contester en préfecture au mois d’août. On en arrive à une situation remarquable : une mesure destinée à protéger la ressource sanctionne l’entreprise qui n’y touche pas. Ce n’est plus de la protection de la ressource, c’est de la symétrie administrative.

Fermer toutes les stations, c’est simple. Fermer les bonnes, c’est juste.

Je ne demande pas moins de restrictions. J’en demande de meilleures.

« Toutes » est un mot de gestionnaire pressé. Il a l’immense avantage de ne demander aucune donnée, aucun contrôle, aucune nuance. Il a l’immense inconvénient d’aplatir dix ans d’efforts et de dire à toute une profession que l’investissement environnemental est un risque, pas un avantage.

La bonne nouvelle, c’est que rien de tout cela ne demande une révolution — Limoges vient d’en administrer la preuve. Le principe de différenciation est déjà écrit dans le guide national : il suffit de le prolonger au-delà de l’alerte. L’exemption pour les eaux de pluie récupérées est déjà écrite : il suffit de l’appliquer. Les compteurs, les capteurs, les plateformes de suivi existent. Ce qui manque, c’est une décision : arrêter de traiter la sobriété comme une déclaration d’intention, et commencer à la traiter comme ce qu’elle est — une performance mesurable.

Alors oui : fermons les stations de lavage quand la ressource est en tension.

Mais pas toutes. Celles qui le méritent.