Rédaction : Cédric Fontaine
Infiltrer, oui. Mais arrêtons d’abord de vider nos nappes.
Cette année encore, l’état de nos nappes phréatiques me laisse songeur. Et il me pousse à poser une question qui va sans doute déranger dans notre profession : à force de tout miser sur la gestion intégrée des eaux pluviales à la parcelle — la fameuse GIEP — ne serait-on pas en train de faire […]
Cette année encore, l’état de nos nappes phréatiques me laisse songeur. Et il me pousse à poser une question qui va sans doute déranger dans notre profession : à force de tout miser sur la gestion intégrée des eaux pluviales à la parcelle — la fameuse GIEP — ne serait-on pas en train de faire fausse route ?
Attention, entendons-nous bien. Infiltrer les eaux de pluie là où elles tombent est une excellente idée. C’est même une des meilleures avancées de ces vingt dernières années en matière d’aménagement. Désimperméabiliser, ralentir le ruissellement, recréer un cycle de l’eau plus proche du naturel : personne de sérieux ne remettra cela en cause. Je suis d’ailleurs le premier à défendre ces solutions : au quotidien, dans les formations que j’anime comme dans les études que je réalise, je préconise l’infiltration et la gestion des eaux pluviales à la parcelle. Ce n’est donc pas la GIEP que je remets en cause — j’en fais mon métier. Le problème, c’est qu’on n’a mis que ça sur la table.
Le raisonnement du Shadok
Regardons la situation en face. Aujourd’hui, on consomme beaucoup trop d’eau. Nos nappes sont à sec, ou pas loin. Et pendant ce temps, la réponse politique et technique dominante consiste à répéter un seul mot : infiltrer, infiltrer, infiltrer.
Sauf que l’infiltration à la parcelle, telle qu’on la pratique, ne recharge pas véritablement nos nappes profondes. Et pour être précis, appuyons-nous sur deux faits têtus.
Premier fait : même sur des espaces naturels, une grande partie de l’eau qui tombe n’atteint jamais les nappes. À l’échelle de la France, environ 60 % des précipitations repartent dans l’atmosphère par évapotranspiration, et seuls 20 à 25 % s’infiltrent réellement jusqu’aux nappes souterraines, le reste ruisselant vers les cours d’eau. Autrement dit, sur un mètre cube de pluie, un petit quart seulement, dans le meilleur des cas, participe à la recharge. L’infiltration à la parcelle joue donc dans une fourchette bien plus étroite qu’on ne l’imagine.

Second fait, encore plus contrariant : cette recharge ne se produit quasiment pas quand on en aurait le plus besoin. Entre le milieu du printemps et le début de l’automne, l’évapotranspiration est si élevée — chaleur, ensoleillement, et surtout forte activité de la végétation — que la part d’infiltration devient quasiment nulle. En clair, au printemps et en été, la végétation boit tout. L’eau qu’on infiltre en surface pendant la belle saison ne descend pas vers la nappe : elle est reprise par les plantes et le sol avant d’y parvenir. Et le changement climatique aggrave le phénomène, en allongeant cette période de forte évapotranspiration de plusieurs semaines.
On se retrouve alors dans une logique digne des Shadoks : on vide la nappe d’un côté — précisément pendant l’été, quand on pompe le plus — et on croit la remplir de l’autre à coups d’infiltration, alors même que, sur cette période, presque rien ne descend. Or le compte n’y est pas. Avant même de chercher à mieux réinjecter l’eau de pluie, la première chose intelligente à faire serait tout simplement d’arrêter de vidanger nos nappes. Ne pas vider un réservoir coûte toujours moins cher, et fonctionne toujours mieux, que d’essayer de le recharger une fois qu’il est vide.

Le vrai problème : on travaille en silo
Si nous en sommes là, c’est à mon sens parce que nous continuons à raisonner en silo, ou plutôt en mono-idée. Nous nous sommes engouffrés — à juste titre — dans la GEP, et nous avons fait de l’infiltration l’alpha et l’oméga de la gestion de l’eau en ville. Mais une bonne idée poussée seule, sans les autres, finit par masquer tout le reste.
Car la gestion de l’eau n’est pas un problème à une seule variable. Elle en a au moins trois, qui devraient toujours être pensées ensemble :
- La sobriété, c’est-à-dire consommer moins et mieux, réduire les prélèvements à la source.
- La valorisation des eaux non conventionnelles, dont la valorisation de la pluie : récupérer et réutiliser ces ressources aujourd’hui négligées — eaux de pluie, eaux grises, eaux usées traitées — pour tous les usages qui n’exigent pas de l’eau potable.
- L’infiltration, c’est-à-dire rendre au sol ce qu’on n’a pas su ou pas eu besoin d’utiliser.

Aujourd’hui, on a tendance à ne parler que de la troisième. On a fait de l’infiltration une fin en soi, alors qu’elle devrait être le dernier maillon d’une chaîne qui commence par la sobriété et la valorisation. Tant qu’on n’aura pas remis ces trois leviers sur le même plan, on soignera le symptôme sans toucher à la cause.
Et pour bien valoriser, encore faut-il arrêter de tout mettre dans le même sac. Notre erreur de départ, c’est de dire « l’eau de pluie, c’est de l’eau de pluie ». Non : il n’y a pas une eau de pluie, il y en a plusieurs. Une eau qui ruisselle sur une voirie, un parking ou une zone d’activité est chargée en hydrocarbures, en métaux, en matières en suspension — c’est une eau pluviale de ruissellement, qu’il faut collecter, traiter, réguler. Une eau qui tombe sur une toiture propre, elle, est une eau de pluie quasiment claire, immédiatement mobilisable pour l’arrosage, le lavage, les sanitaires, parfois davantage. Segmenter les eaux pluviales selon leur origine et leur qualité, au lieu de les traiter en bloc, c’est justement ce qui permet d’ouvrir la porte à la valorisation. Élargir notre vision passe donc, paradoxalement, par plus de précision : nommer chaque eau pour lui trouver le bon usage.
L’exemple qui interroge : Vannes
Prenons un cas concret, celui de Vannes. La ville a mis en place un PLU très ambitieux en matière de gestion des eaux pluviales à la parcelle. Sur ce point, on ne peut que saluer la démarche.
Mais ce même PLU n’intègre, à ma connaissance, aucune exigence sérieuse d’économie d’eau ni de valorisation de la pluie. Pire : par sa rédaction, il tend à rendre ces solutions plus complexes à mettre en œuvre plutôt qu’à les encourager. Autrement dit, on impose de bien infiltrer, mais on ne demande rien sur le fait de moins prélever ni de mieux réutiliser.
Le paradoxe saute aux yeux quand on rappelle que Vannes va chercher son eau à une vingtaine de kilomètres. Même en admettant que l’infiltration recharge la nappe située sous la ville — ce qui reste à démontrer, ne serait-ce que parce que Vannes est en bord de mer et que les nappes littorales n’ont pas le même comportement que les nappes continentales — cette eau réinfiltrée ne reviendra pas dans le réseau qui alimente la ville. On infiltre ici, mais on continue de pomper là-bas. La boucle n’est pas bouclée.
Je ne jette la pierre à personne : Vannes fait, sur la GEP, mieux que beaucoup. Mais son cas illustre exactement le biais que je veux pointer. On peut être exemplaire sur une seule dimension de la gestion de l’eau et complètement passer à côté des deux autres.
Sortir de la mono-idée
Ce que j’appelle de mes vœux, ce n’est donc pas moins d’infiltration. C’est plus de cohérence. Que les documents d’urbanisme, les PLU en tête, cessent de se contenter d’imposer l’infiltration et intègrent enfin, avec la même exigence, la sobriété des usages et la récupération de l’eau de pluie.
Infiltrer, c’est rendre à la terre. Mais on ne peut pas rendre indéfiniment ce qu’on prélève sans limite ailleurs. La vraie modernité, en matière d’eau, ce ne sera pas de mieux infiltrer. Ce sera d’arrêter de vider nos nappes avant de vouloir les remplir.
La dynamique est lancée
Et pourtant, il faut le dire haut et fort : le plus dur est derrière nous. Le plus difficile n’a jamais été technique, il était culturel. C’était de faire prendre conscience, collectivement, qu’il fallait mieux gérer l’eau. Cette bascule vers une gestion intégrée des eaux pluviales — la GIEP — a bel et bien eu lieu. Les mentalités ont changé, les documents d’urbanisme s’en emparent, les maîtres d’ouvrage se forment. Le plus important est fait.
Le bateau est en mouvement. Et quand on connaît un peu la navigation, on sait que rien n’est plus difficile que de faire démarrer un navire à l’arrêt : il faut vaincre toute l’inertie. Cette énergie-là, nous l’avons déjà dépensée. Aujourd’hui, la coque avance, l’équipage est à bord, le cap est tenu.
Ce qu’il nous reste à faire n’est donc pas une révolution, c’est un ajustement de cap. Ajouter la sobriété et la valorisation aux côtés de l’infiltration, apprendre à distinguer nos différentes eaux pour mieux les valoriser, penser la ressource autant que le ruissellement : ce sont des corrections de trajectoire, pas un changement de destination. La direction est la bonne, la dynamique est là — et ça, c’est une excellente nouvelle. À nous, maintenant, de bien tenir la barre.
Sources
- Eaufrance, Les volumes de précipitations : eaufrance.fr
- Centre d’information sur l’eau, Eaux souterraines : comment s’alimentent-elles et comment s’écoulent-elles ? : cieau.com
- Eau en Seine-et-Marne, Pluviométrie et recharge des nappes d’eau souterraine : eau.seine-et-marne.fr
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